Vous avez dû remarquer l’invasion d’un acronyme dans les villes : C-B-D. Les trois lettres s’emparent des promontoires de pharmacies, des écriteaux de bars, se collent aux vitrines d’échoppes, jusqu’à se glisser… dans les cartes de restaurants. Je me suis frotté les yeux, l’autre soir, en lisant dans un menu : « pizza au CBD ». Depuis sa légalisation, cette molécule de chanvre, le cannabidiol, suscite l’engouement des consommateurs comme des entrepreneurs. L’ampleur du phénomène, à l’origine d’un nouvel artisanat qui allie le CBD à divers savoir-faire : saucisson, vin, chocolat, gâteaux, tisanes. 

Le CBD envahit nos villes et les pharmacies

Le commerce du CBD représente 500 millions de Francs suisses et 1 000 emplois en Suisse. La molécule serait pleine de vertus : antidouleur, anxiolytique, elle favoriserait aussi le sommeil. Le tout, sans propriété addictive ou nocive pour la santé, contrairement à son homologue psychotrope et euphorisant aussi issu du cannabis, le THC. 

Présenté comme une révolution par ses commençants, l’avènement de ce « cannabis inoffensif » était pourtant très prévisible. Il s’inscrit dans une logique d’épuration et d’assainissement, propre à notre « société du risque ». En 1986, on pointait le phénomène de « risque » comme nouveau centre de préoccupation prioritaire. La société moderne, prosternée devant la science, est devenue très consciente de sa longévité, et, ce faisant, a fait du « devenir » le grand enjeu du présent. Les prescriptions médicales et écologiques ont irrémédiablement enterré notre insouciance : il est des plaisirs dont on ne jouira plus comme avant. Là est le paradoxe : notre intolérance au risque a entaché certains plaisirs d’une réflexivité scrupuleuse, sans nous convaincre d’y renoncer. Savoir qu’un pétard peut endommager la mémoire, un trajet en avion participer à la fonte des glaces, suffit à gâcher le plaisir sans éliminer l’envie. 

Pourquoi voudrait-on encore de ce dont on ne profite plus ? Si l’on ne renonce pas aux consommations interdites, c’est qu’on espère leur salut par la technologie ; on mise sur l’innovation pour les exorciser. C’est ce qu’on observe avec le cannabis : assaini par une manipulation chimique, il peut rejoindre la longue liste des substances dépouillées de leur vice – bière sans alcool, nicotine sans tabac, pain sans gluten, steak sans bœuf, coca sans sucre. La science ne permet pas seulement d’identifier les risques contemporains, mais devient aussi un outil incontournable pour les gérer.