Sagesse; sage vieillesse 

Le mot « retraite » est sur toutes les lèvres, et pourtant, on en oublierait presque leur existence : les vieux ! « Senior » c’est le mot employé quand on est embarrassé d’en parler. On pourrait montrer l’invisibilité dont souffre cet âge rejeté hors de la vie « active » ou cartographier le nouveau monde qui s’ouvre à nous quand on vieillit. Or nous vivons dans une conception quasi raciste de l’âge. 

À quoi voit-on qu’on a vieilli ?

On peut s’étonner que l’on isole aussi drastiquement la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse, comme s’il s’agissait de trois vies distinctes. Car pourtant, chacun a en lui tous les âges de la vie. Marcel Proust écrivait « c’est avec des adolescents qui durent un assez grand nombre d’années que la vie fait ses vieillards ». 
Les jeunes éprouvent du dégoût pour les vieux, mais adorent leurs grands-parents. Comment comprendre ce paradoxe ? C’est que la vieillesse n’est pas qu’un fait biologique; elle est aussi une affaire de représentation et de stéréotypes. Ceux-ci valorisent la jeunesse active et confinent « l’inactif » à « l’inutile ». « Pour la société, la vieillesse apparaît comme une sorte de secret honteux dont il est indécent de parler » écrivait Simone de Beauvoir. Les vieux, on semble considérer qu’ils appartiennent à une espèce étrangère. Et cette illusion commode, les économistes, les législateurs l’accréditent quand ils déplorent le poids que les non-actifs représentent pour les actifs: comme si ceux-ci n’étaient pas de futurs non-actifs et n’assuraient pas leur propre avenir en instituant la prise en charge des gens âgés.

C’est bien cette solidarité entre les âges qui est au cœur des débats aujourd’hui. Mais il reste que l’économie est basée sur le profit, c’est à lui pratiquement que toute la civilisation est subordonnée: on ne s’intéresse au matériel humain que dans la mesure où il rapporte. Ensuite, on le jette. 
La vieillesse est pourtant l’expérience d’une nouveauté pleine de détresse et de vitalité; Épicure parlait lui « de la fin de la tyrannie des désirs ». Mais à quoi voit-on qu’on a vieilli ? À quoi ? À une inclination exagérément fataliste, justement… Tout l’inverse de la révolte ! Une sagesse.